Le lâcher prise

Aujourd’hui, je voudrais parler d’une étape décisive et difficile au cœur du voyage intérieur.
Je voudrais parler de ce moment de “lâcher prise” dont on parle si souvent, dont on a conscience dès le début d’un travail sur soi, qui, comme tout concept, tarde à s’expérimenter après avoir été intégré intellectuellement.

Il me semble que, paradoxalement, nous nous écartons au début plus que quiconque de ce lâcher prise lorsque s’initie le voyage.
Car le voyage intérieur commence avant tout par un “travail” sur soi. Et ce travail nous éloigne du lâcher prise.
Dans un premier temps, à la suite de notre choc émotionnel, au cœur de notre maladie, douleur physique ou émotionnelle, dépression, anxiété, nous allons travailler à un mieux être, chercher à l’intérieur de soi ce qui ne va pas.

Et nous allons trouver beaucoup de choses.
Beaucoup, beaucoup de choses vont émerger alors.
Des choses parfois extrêmement difficiles, une prise de conscience parfois très douloureuse, que j’ai déjà mentionnée dans d’autres textes, qui peut même faire empirer notre état dépressif ou douloureux pour un temps, qu’il faudra surmonter pour trouver l’apaisement et l’amélioration (et même beaucoup plus!).

Cette prise de conscience est d’autant plus douloureuse par rapport à notre système de fonctionnement et de pensée, aux croyances que nous avons acquises enfant jusqu’ici et qui vont changer petit à petit.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit aussi, se détacher peu à peu de nos conditionnements, de nos modèles, de nos croyances pour aller à l’encontre de soi-même (ce mélange de tout ça intégrant merveilleusement le passé, le présent et l’avenir!), processus d’individuation, quête de soi.

Nous commençons donc à prendre conscience de nos pensées, par le biais d’une discipline holistique qui nous convient, par la méditation par exemple.
Nous commençons à prendre conscience de notre alimentation.
Nous commençons à prendre conscience de nos modes de fonctionnement, envers nous-même et envers nos proches et connaissances.
Nous commençons à prendre conscience de notre corps, de ses fragilités, de ses limites, de ses “caractéristiques”.
Nous commençons à prendre conscience de choses que nous avons vécues enfant qui nous ont touchés, marqués au fer rouge.
Nous commençons à prendre conscience de nos traits de caractère dominants, par le biais des lectures, des rencontres, de la psychologie, des manuels de développement personnel: énnéagramme, types psychologiques, tempéraments (bilieux ou autre), profil homéopathique, etc.

Et voilà qu’arrive un moment clé, déterminant, douloureux aussi.
Nous serons tentés et nous allons de toutes façons le faire, de nous juger, durement, sévèrement.
De travailler dur pour cela, pour changer, pour tenter de corriger toutes ces choses que nous jugeons inadéquates, sources de tant de maux, issue logique à ce travail initié sur soi.
Car c’est aussi une grande fierté, une telle fierté que de se voir si courageux, si fort, si efficace dans ce travail, de voir les résultats: je maigris, je suis en meilleure santé, je me mets moins en colère, je suis plus calme.
Je contrôle enfin.

Je suis maître de ma vie et de mon destin.

J’ai pris conscience de ce qui me nuisait, je calcule aujourd’hui chaque jour ce dosage idéal à mon “bien-être”.
Je crois que je peux sentir autre chose aussi.

J’ai peur.

Je regarde tout ce travail accompli, si durement, si courageusement, si difficilement, à la sueur de mon front, à la force de mes bras, à la force de mon mental et j’ai peur.
Peur que tout cela me rattrape: le froid, le vide, le rien, la douleur, la confusion, la non-compréhension, le doute. Ce passé qui me rattrape.

Cette douleur profonde, essentielle, primordiale.
Ce cri qui vient de la gorge, qui vient des tripes, ces larmes, lames acérées.

L’impression que si nous nous relâchons à ce moment-là, tout va se désintégrer, tout va exploser.
Alors j’erre dans ce nouveau travail, je regarde attentivement le moindre de mes défauts, le moindre des défauts de l’autre en face de moi et je deviens sérieux, sévère, si sérieux que tout désordre autour de moi vient perturber cette équilibre que je maintiens à la force de mes bras, tout imprévu.
Cet enfant qui crie, qui trouble mon calme intérieur. Cette musique forte qui me déconcentre. Cette personne en face si imparfaite qui devrait apprendre à travailler sur elle.

Car à ce détour du chemin, mon égo est fier, fier de ce travail accompli.
Ces personnes qui dans le passé m’ont fait du mal, je les ai “vaincues” par ma force.
Ces personnes qui me pompent mon énergie, je sais m’en détourner.
Je sais exactement ce qu’il faut faire pour ne pas me faire du mal.

A ce moment, j’ai un peu oublié de me faire du bien, aussi.

A ce moment j’ai peut-être un peu perdu la notion de plaisir, le jeu, le rire, l’innocence, l’imprévu.
Mais c’est normal car je n’y étais peut-être pas prêt aussi.
Seulement là, le moment était venu.
Le moment était venu de dépasser la fierté du travail accompli pour partir à la rencontre de l’amour, la bienveillance, le respect, de soi et des autres.

Le respect de cette différence, le respect de mes caractéristiques, le respect de mon passé, le respect du monde environnant, le respect des autres, dans leur belle différence.
Le respect, la bienveillance pour mon imperfection et celle des autres.
Respect pour ces imperfections passées et présentes, pour cette maladie (mal a dit) qui m’a tant appris et pour les prochaines qui seront porteuses de messages, qui seront le signe aussi de mon humanité.

Car à ce moment décisif du chemin, j’apprends enfin à prendre du recul sur la culpabilité mortifère pour approcher la responsabilité.
Je regarde mes “erreurs” passées et je respecte ce riche enseignement qu’elles m’ont apporté, ces rencontres, difficiles, destructrices qui m’ont tant appris aussi.
Ce parent, la manière de m’élever, qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui.
Celui-là, qui était absent, ces difficultés qui m’ont responsabilisé “trop tôt”, je le croyais au début, mais cette “compétence”-là aussi est belle et a du sens sur mon chemin qui prend forme.
J’ai un profond respect aussi pour ce beau travail accompli, pour mon égo, mon excès de zèle, ma force qui m’ont maintenu en vie, m’ont appris tant de choses et m’ont mené jusqu’ici.

Je comprends que chaque chose est à sa place, qu’il y a des choses que je ne peux maîtriser, je comprends que c’est la conscience et l’acceptation de cette non-maîtrise qui me redonne toute la maîtrise.
Je comprends que ce n’est pas le contenu de mes pensées qui me rend malade mais le fait de les refuser.
De refuser la vie, l’imprévu, les difficultés, la maladie, la douleur, l’imperfection, la complexité de l’humain: sa colère, sa tristesse, ses angoisses, ses douleurs, ses doutes, ses peurs, sa foi.

Alors je suis fier de ce que je suis, j’ai confiance et je ne me suis jamais senti aussi bien.

Je sais que ce n’est pas tant le “travail” qui est important mais la conscience.
Demeurer conscient lorsque la colère m’emporte, demeurer conscient lorsque la tristesse m’envahit, demeurer conscient des messages de mon corps.
Alors, automatiquement, le travail se fait tout seul.
Ce n’est donc plus un « travail » à proprement parler, ça coule de source.

Confiance dans ce que je suis, confiance dans ce qui m’arrive, confiance dans la vie.

∞ Je puis lâcher prise, stopper cette chute vertigineuse et terrifiante dans le vide dans laquelle, à trop lutter, à m’affoler, j’en oubliais de voir les nuages autour, la pureté du ciel bleu, les oiseaux, le vent qui, si je m’alliais avec lui, me portait si doucement et divinement que je me sentais finalement bercé, guidé, apaisé. ∞
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